Réponse à Delphine Batho sur la décroissance

La députée Delphine Batho est depuis peu candidate à la primaire des écologistes. Pour se démarquer de ses opposants, elle adopte une ligne ouvertement favorable à la décroissance économique comme moyen de diminuer notre impact sur l’environnement. Si la décroissance est régulièrement débattue dans les milieux liés à l’écologie, elle n’était alors que peu présente dans le milieu politique, sûrement parce que concrètement impossible à mettre en œuvre. Dans ce contexte, il pourrait être intéressant de détricoter les différents arguments qu’elle et son équipe de campagne utilisent, notamment à travers cette « note de campagne ».

Quatre constats dits « implacables » sont établis. Nous verrons qu’en vérité « implacables », ils ne le sont pas.

Le premier argument est évident : la croissance du PIB serait fondamentalement incompatible avec la préservation de l’environnement. Cette partie commence par deux graphiques que voici :

Capture d’écran issue du site de « Génération Ecologie », le mouvement de Delphine Batho

Tout d’abord, le PIB serait lié à la production de pétrole. On sait qu’il existe une forte corrélation entre la consommation d’énergie et la production de richesses. Comme le mix énergétique mondial est encore massivement dominé par le pétrole, il est logique que les variations de la production de celui-ci aient des effets sur le PIB mondial.

Mais cet argument demeure, en l’état, assez faible : le pétrole est substituable (nucléaire, énergies renouvelables, électrification de nos moyens de transport, de notre industrie…). Dans l’état, il n’y a aucune raison d’affirmer que l’on ne pourrait croître sans pétrole. Ce n’est pas le pétrole qui nous est essentiel mais l’énergie ; celle-ci ne risque pas de manquer.

Si, au niveau mondial, on observe toujours une corrélation entre la hausse du PIB et l’augmentation de nos émissions de CO2, on peut commencer par noter que cette corrélation est de plus en plus ténue. On observe un découplage relatif qui tend à s’accentuer :

Ce graphique issu des données de la Banque Mondiale illustre le fait que le poids du carbone dans le PIB est de plus en plus faible : autrement dit, l’augmentation du PIB se fait en parallèle d’une augmentation des émissions de dioxyde de carbone de plus en plus faible.

On peut par ailleurs s’interroger sur la pertinence du choix opéré : agglutiner ensemble les situations de plein de pays, tous différents et aux niveaux de développement très inégaux, ne fait que peu de sens. Regardons ce qu’il se passe dans les pays développés :

Graphique relayé par le Breakthrough Institute. N’hésitez pas à manipuler vous-même les données sur OurWorldInData

On observe en effet un découplage absolu dans de nombreux pays développés : autrement dit, la croissance du PIB se fait en parallèle d’une décroissance des émissions de dioxyde de carbone, l’objectif recherché par Delphine Batho et les écologistes. Ce découplage se fait en prenant en compte les émissions délocalisées (importées et exportées) – la partie consumption emissions -, on raisonne donc en système fermé. Soyons clairs : tous ceux qui prétendent que le découplage PIB/CO2 est impossible vous mentent et vous manipulent.

On pourrait nous objecter que ce découplage reste insuffisant. En effet, mais il existe alors que nous n’avons pour le moment pas une seule preuve qu’une décroissance durable et paisible soit possible et puisse s’accompagner d’une baisse de nos émissions – nous y reviendrons.

L’équipe de Delphine Batho continue avec le poncif habituel : « Une croissance infinie dans un monde fini est physiquement impossible », une formule qui ne veut strictement rien dire si l’on ne définit pas clairement ce que sont les limites. Que vous ne disposiez que d’un verre d’eau ou d’un unique récipient de la taille d’une planète entière, votre ressource en eau demeurera limitée, mais vous ne réagirez sûrement pas de la même manière dans ces deux situations…

Pour susciter la peur, on fait d’office référence au célèbre Rapport Meadows, prédisant l’effondrement prochain de nos sociétés, sans pour autant préciser que celui-ci est très critiqué par la communauté scientifique et que ses prédictions ne se sont pas réalisées.

En effet, les prévisions du modèle World 3 ont été invalidées et ne correspondent pas avec les prévisions des plus grands experts.

Scénario World3

Un exemple parmi d’autres : Si le scénario « Business As Usual » était fiable, on observerait déjà une baisse drastique de la quantité de nourriture par habitants. C’est tout le contraire qui s’est passé et les experts du sujet, comme la FAO, n’envisagent pas du tout une telle possibilité pour l’avenir. Aucun organisme ne suit les prévisions du rapport Meadows. Pour les autres paramètres, on n’observe ni ne prévoit aucune rupture pour le moment. L’AIE fournit des statistiques bien plus fournies qui se basent sur des données empiriques. Le rapport Meadows ne fait ni plus ni moins que simplifier à outrance le système Terre, en considérant que les énergies fossiles (désignées dans le modèle comme « ressources », éludant tout le reste) ne sont pas substituables ce qui, on le sait aujourd’hui, est parfaitement faux.

En bref, le rapport Meadows n’a que peu de légitimité scientifique et le citer comme un source fiable en 2021 m’échappera toujours. Le sujet mériterait un très long développement mais ce n’est pas le sujet central ici sinon cet article serait rapidement indigeste. Continuons plutôt à éplucher les arguments de Madame Batho.

Par la suite, il est fait mention de tout un tas de banalités qui, en réalité, ne constituent pas vraiment des arguments en faveur de la décroissance (l’acidification des océans, la perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore…). Notons toutefois que le propos selon lequel « l’humanité consomme l’équivalent de 1,7 planète chaque année » n’a aucune légitimité scientifique, ce que j’avais déjà expliqué dans mon article sur le jour du dépassement.

S’en suit une évocation du dernier rapport du GIEC, dont j’avais également parlé ici. Selon Delphine Batho, ce rapport prouverait « que la poursuite de la croissance mène au chaos et conduit – désormais à court terme – à une menace inédite et en grande partie irréversible pour la sécurité des populations ». Problème ? Jamais le GIEC n’a fait l’éloge de la décroissance. Au contraire, tous les scénarios SSP qui nous permettent de nous maintenir sous la barre des 1,5°C se font avec une croissance économique plus ou moins forte selon les scénarios étudiés. Plus éloquent encore : le scénario SSP1, considéré comme le plus vertueux, implique une multiplication par 3 du PIB mondial d’ici 2100… on peut difficilement parler de décroissance dans ce contexte.

Shared Socio-Economic Pathways and Global Income Distribution

Si le GIEC se garde bien d’émettre quelques recommandations que ce soit, et s’il ne ferme pas la porte à des scénarios alternatifs, estimer qu’il prouverait l’incompatibilité entre la croissance économique et la préservation de l’environnement constitue, ni plus ni moins, qu’un exercice de profonde malhonnêteté intellectuelle.

Passons sur les éléments de langage (« notre maison brûle, et ils proposent d’éteindre l’incendie avec un lance-flamme ») et les citations de Greta Thunberg qui ne présentent que peu d’intérêt pour passer directement au deuxième constat « implacable » :  « la croissance ne fait pas le bonheur, au contraire, elle est synonyme d’explosion des inégalités et de frustrations ».

Plutôt que de revenir sur chacun des points évoqués, très divers et ne constituant souvent d’ailleurs pas une impasse fondamentale au principe de croissance économique, il conviendrait de rappeler ce qu’impliquerait concrètement en matière d’« inégalités et de frustrations » un projet décroissant.

Je m’étais déjà ici prêté à l’exercice, mais reprenons les arguments ensemble. Tout d’abord, il est extrêmement improbable qu’un projet décroissant puisse seulement voir le jour. La croissance du PIB n’est en effet pas un levier que l’on peut magiquement actionner. Pour décroître, il faudrait :

  • Augmenter les impôts sur les ménages
  • Augmenter les impôts sur les entreprises
  • Rationner la consommation

Tant de propositions difficilement applicables en France, ou partout ailleurs… Mais admettons que l’on y arrive, quels seraient les effets concrets sur notre économie et, plus largement, sur notre société ?

Tout d’abord, qui dit décroissance de l’activité économique dit décroissance des recettes publiques. En avant, donc, pour diminuer drastiquement les fonds pour l’éducation, la santé, la police, la défense et tous les autres services publics. Selon certaines simulations, il nous faudrait diviser par deux le budget de l’Etat. Soyons clairs : une telle chose n’est jamais arrivée et n’arrivera probablement jamais. Les partisans de la décroissance ont-ils seulement idée des sacrifices dantesques que cela supposerait ou préfèrent-ils revêtir de confortables œillères ? Sans oublier que dans ces conditions, l’Etat ne pourra jamais investir dans les technologies bas-carbone, la rénovation thermique, le fret ferroviaire et tous ces projets sans doute chers à Delphine Batho… Décroître, c’est aussi ne pas réaliser les investissements massifs dont nous avons tant besoin.

En outre, la décroissance est également une mise à nue dans un monde qui, assurément, deviendra de plus en plus dangereux. Par exemple, l’adaptation des cultures au réchauffement climatique (irrigation, intrants, gestion de la sécheresse, de l’aridification..) nécessitera de nombreux investissements…

Enfin, pour être efficace, la décroissance devra se faire à un niveau mondial. Comment convaincre les pays pauvres d’adopter de telles sacrifices ? On nous répondra sûrement que ceux-ci pourront continuer leur croissance, mais c’est oublié que la décroissance voulue des pays riches entraînerait inévitablement la décroissance subie des pays pauvres. Et là, ce serait une boucherie : misère, famine… Dans notre économie massivement mondialisée, les choix économique des uns font le bonheur ou le malheur des autres.

Nous pourrions encore potasser le sujet longtemps (n’hésitez pas à lire cet excellent thread en complément) mais l’essentiel est dit : la décroissance est un total non-sens. Foncièrement irréalisable, même si elle l’était elle ne permettrait jamais de répondre aux défis environnementaux et, pire encore, les aggraverait probablement.

Dans ces conditions, on peut présager que les frustrations du fait de la décroissance surpasseraient de loin celles découlant de la croissance économique…

Continuons avec le troisième et le dernier « constats implacables », ceux-ci sont en effet assez similaires : « l’objectif de la croissance est le principal obstacle à la transformation écologique » et « depuis longtemps des économistes appellent à rompre avec l’indicateur PIB et à sortir de la croissance ».

Il ne conviendrait pas en effet de penser que le PIB serait un indicateur parfait. Il comporte de nombreuses limites que j’avais moi-même énoncées dans cet article. Clairement, il n’est pas un indicateur parfait du bien-être humain ou de l’état d’une société. Mais ce n’est pas ce que l’on lui demande. Le PIB n’est qu’un agrégat économique, bien utile pour évaluer la productivité d’une région. Mais il n’a jamais eu vocation à évaluer tous les pans d’une société. Pour ce faire, il doit bien être sûr être amélioré ainsi que le préconisait le rapport Stiglitz.

Là où je pourrais rejoindre la position de certains écologistes c’est qu’il est en effet important de ne pas tout voir sous le prisme du PIB et d’inclure dans l’évaluation de nos performances collectives un certain nombre d’indicateurs environnementaux. Les écomodernistes n’ont jamais dit autre chose. Cependant, il faut aussi reconnaître que la décroissance du PIB ralentirait notre combat pour la décarbonation de nos sociétés et nous ferait bien du mal.

L’équipe de Delphine Batho se défend bien en expliquant qu’« une politique de décroissance ne vise pas à diminuer le PIB comme objectif en soi » mais, soyons clairs, on ne peut prétendre que la croissance du PIB est *fondamentalement* incompatible avec la survie du vivant et la lutte contre le réchauffement climatique puis affirmer par la suite que l’on ne veut pas forcément décroître ; ce serait prendre les gens pour de vrais imbéciles…

La décroissance n’est pas un projet de société alternatif viable, c’est une utopie qui s’inscrit en dehors du cadre du réel. C’est un délire hors-sol de gens sûrement parfaitement sincères dans leur démarche mais qui, en faisant du débat croissance/décroissance l’alpha et l’omega de notre politique écologique, nous détournent des vrais problèmes et, surtout, des vraies solutions.

Néanmoins, ne fermons pas la porte au débat : si Delphine Batho, un membre de son équipe, un militant ou n’importe quel autre partisan de la décroissance souhaite débattre avec moi – en public ou en privé – ma porte est grande ouverte.

Un avis sur « Réponse à Delphine Batho sur la décroissance »

  1. Je n’ai lu que très rapidement ce long article. Je regrette qu’en parallèle à cette décroissance économique il ne soit pas fait mention d’une DECROISSANCE DEMOGRAPHIQUE pourtant incontournable. Nous sommes sur une île dans l’univers: la Terre! Quel que soient les chiffres il est évident que nous sommes limités quant à notre occupation de la Terre ainsi que sont limités les ressources alimentaires, l’énergie dont la demande ne pourra pas augmenter sans cesse, si nous voulons raisonnablement vivre dans cette Nature en respectant la nécessaire biodiversité. En France métropolitaine nous sommes 118 habitants au km² au minimum. Il faut énoncer une autre politique familiale: 2 enfants par femme au maximum, en adaptant les allocations familiales pour y arriver.

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