Le dernier rapport du GIEC : ce qu’il dit et ce qu’il ne dit pas

Lundi 9 août nous avons tous pris connaissance de la publication du dernier rapport du GIEC, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Cet organisme onusien créé il y a 33 ans, en 1988, se donne pour objectif de compiler les résultats de la recherche autour des changements climatiques pour en faire un rapport détaillé. Le rapport publié cette semaine était le sixième. C’est ainsi que plus de 750 auteurs se sont réunis afin de produire ce travail titanesque.

L’organisation du GIEC ne laisse que peu de place au doute : les données fournies sont robustes et sont le fruit d’un travail scientifique sérieux et fiable. En revanche, la présentation qui en est faite par les principaux médias et influenceurs médiatiques laisse souvent à désirer. Ceux-ci, surfant sur la mode effondriste, ne cessent d’adopter un ton catastrophiste. Si certains pourraient arguer qu’il s’agit là d’un moyen d’alerter à juste titre la situation, et si le portrait brossé par le GIEC est en effet alarmant, cette posture risque de nous faire tomber dans le « doomism », cette pensée consistant à dire que tout ce que nous ferons sera insuffisant, que l’humanité va quoi que l’on entreprenne vers sa perte.

La paléoclimatologue (spécialiste des climats passés) Valérie Masson-Delmotte, coprésidant le groupe de travail du GIEC à l’origine du sixième rapport du GIEC, dénonçait elle-même l’expression d’« urgence climatique » ou celle de « crise climatique », inquiète à l’idée que nous puissions prendre de mauvaises mesures dans la précipitation.

Alors éloignons-nous de la caricature et de la récupération politique et analysons ce que dit le dernier rapport GIEC, et ce qu’il ne dit pas.

Le GIEC dit qu’il existe un phénomène de réchauffement climatique

Ce n’est pas vraiment une surprise, et le GIEC est formel là dessus, il existe en effet un phénomène de réchauffement progressif de la planète. Dans son résumé à l’intention des décideurs, version beaucoup plus digeste que le rapport complet de 3949 pages, il affirme :

Chacune des quatre dernières décennies a été successivement plus chaude que toutes les décennies qui l’ont précédée depuis 1850. La température de surface globale au cours des deux premières décennies du 21e siècle (2001-2020) était de 0,99 [0,84- 1,10] °C supérieur à 1850-1900.

Le GIEC dit que le réchauffement climatique est causé par l’Homme

Là non plus, ce n’est pas une surprise. Le GIEC l’a dit et redit : les activités humaines sont – en grande partie – responsables du réchauffement climatique. Dans le rapport, chapitre 3, il est écrit noir sur blanc :

En résumé, ces études confirment le rôle dominant des activités humaines dans l’évolution des températures troposphériques. Nous estimons donc qu’il est très probable que le forçage anthropique, dominé par les gaz à effet de serre, ait été le principal moteur du réchauffement de la troposphère depuis 1979.

Si ce n’était pas assez clair, le GIEC écrit dans son résumé à l’intention des décideurs :

Les augmentations observées des concentrations des différents gaz à effet de serre (GES) depuis environ 1750 sont sans équivoque causées par les activités humaines.

Le GIEC ne dit pas que l’on se dirige vers le pire des scénarios étudiés

Le GIEC met au point plusieurs scénarios afin de simuler la hausse possible de températures et l’étendue des dégâts. Cinq scénarios sont étudiés : SSP1-1.9, SSP1-2.6, SSP2-4.5, SSP3-7.0 et SSP5-8.5.

Tableau SPM.1, issu du résumé du rapport du GIEC à l’intention des décideurs

Souvent, le débat se focalise sur le pire des scénarios, le SSP5-8.5. Pourtant, il n’est à ce stade, et au vue de notre situation actuelle, loin d’être considéré comme le plus probable. Le GIEC l’écrit noir sur blanc dans son rapport complet :

Cependant, la probabilité de scénarios d’émissions élevées tels que RCP8.5 ou SSP5-8.5 est considérée comme faible à la lumière des développements récents dans le secteur de l’énergie

Mais alors quel est le scénario dit « business as usual », autrement dit celui qui arrivera si l’on ne fait rien de plus que ce qui est déjà décidé ? Là encore, les travaux du GIEC fournissent une réponse :

Les études qui envisagent les tendances futures des émissions possibles en l’absence de politiques climatiques supplémentaires, telles que le récent scénario de « politique déclarée » de l’AIE 2020 World Energy Outlook (Agence internationale de l’énergie, 2020), projettent des émissions de CO2 fossiles et industrielles approximativement constantes jusqu’en 2070, environ en ligne avec les scénarios moyens RCP4.5, RCP6.0 et SSP2-4.5

Bien sûr, gardons-nous bien de nous réjouir trop vite : il serait déraisonné que de se réjouir de notre trajectoire actuelle, déjà bien trop dangereuse. Cependant, on pourrait tout de même souligner les bonnes nouvelles lorsqu’il y en a et cesser de focaliser toute notre attention sur des scénarios que les experts eux-mêmes considèrent comme relativement peu probables. La raison à cela ? Aujourd’hui, une explosion du charbon ou du thermique est assez improbable compte tenu du développement des énergies renouvelables, du nucléaire et du véhicule électrique, développement plus rapide que ce à quoi s’attendait précédemment le GIEC. Nous pouvons donc estimer que nous nous rapprochons actuellement d’un réchauffement de +2,7°C (ou en tout cas compris entre 2,1 et 3,5°C, ce qui reste trop).

Le GIEC dit que le réchauffement climatique va impacter nos sociétés et nos écosystèmes

Là encore, c’est assez connu : les changements climatiques vont entraîner des effets néfastes dans plusieurs domaines. Dans son communiqué de presse, le GIEC en détaille certains : vagues de chaleur, saisons froides plus courtes et saisons chaudes plus longues, pluies plus intenses dans certaines régions (et donc hausse des inondations), sécheresses plus intenses dans d’autres, élévation du niveau de la mer qui aggravera les inondations, dégel du pergélisol, acidification et baisse de la teneur en oxygène des océans, etc. De même, le GIEC explique que les glaciers de montagne et les glaciers polaires continueront à fondre pendant des décennies ou des siècles. Toutes les régions seront touchées par l’un ou l’autre de ces phénomènes ; c’est le message du GIEC : toutes les régions sont concernées. Enfin, le GIEC évoque des points de rupture possibles mais considérés à faible probabilité. Il écrit :

Les résultats à faible probabilité, tels que l’effondrement de la calotte glaciaire, les changements brusques de la circulation océanique, certains événements extrêmes composés et un réchauffement nettement plus important que la fourchette évaluée comme très probable du réchauffement futur, ne peuvent être exclus et font partie de l’évaluation des risques

Quoi qu’il en soit le message est clair : le changement climatique aura des conséquences ; d’ailleurs il en a déjà.

De graves conséquences, donc, qui appellent à redoubler nos efforts et à mettre dès maintenant en œuvre des stratégies d’adaptation.

Le GIEC ne dit pas que nous allons tous mourir noyés

Comme évoqué plus haut, le phénomène de hausse du niveau moyen de la mer est bien documenté dans les travaux du GIEC. Cependant, nous ne sommes pas non plus au niveau des caricatures de certains. Dans sa FAQ, le GIEC explique :

D’ici 2050, le niveau de la mer devrait augmenter de 10 à 25 cm supplémentaires, que les émissions de gaz à effet de serre soient réduites ou non. Au-delà de 2050, l’ampleur de l’élévation du niveau de la mer est plus incertaine. Les émissions totales accumulées de gaz à effet de serre au cours des prochaines décennies joueront un rôle important au-delà de 2050, en particulier pour déterminer où l’élévation du niveau de la mer et les changements de la calotte glaciaire finiront par se stabiliser.

Là encore, le GIEC fait plusieurs scénarios, dont les plus probables se situent autour de plusieurs dizaines de centimètres, voire un mètre dans le cadre du scénario le plus pessimiste, dont nous avions déjà établi qu’il était peu probable. Compte tenu du scénario considéré comme le Business As Usual, on se dirigerait vers une hausse de 50 centimètres du niveau de la mer par rapport à 1971.

Image
Graphique résumant la FAQ du GIEC

Le GIEC ne dit pas qu’il faut moins d’avions, moins de viande, moins de voitures ou plus de sobriété

En réalité, le GIEC ne fait aucune recommandation, si ce n’est celle de diminuer notre impact sur l’environnement. Or, nombreux sont ceux qui font passer leurs propres solutions idéologiques pour des recommandations du GIEC. Avec la parution du récent rapport, ce visuel a été à nouveau partagé par certains comme issu des experts du GIEC :

Frédé·lect·ric Lesur ⚡️ sur Twitter : "Une #infographie @Novethic  traduisant une étude de @BL_Evolution d'après le scénario des experts du # GIEC : Quel est le niveau d'ambition nécessaire à limiter le  #RéchauffementClimatique

Il n’en est évidemment rien, jamais le GIEC n’a émis de telles recommandations. Celles-ci sont à la charge des décideurs politiques, non de l’organisme scientifique. Il est important de différencier le tableau objectif de l’état de la situation brossé par le GIEC, et les solutions proposées par tel ou tel autre groupe ou militant politique.

En somme, le GIEC ne fait que dire : « le climat se réchauffe, cela va avoir de nombreuses répercussions, il serait judicieux de diminuer nos émissions de gaz à effet de serre pour nous adapter », mais c’est une présentation moins sensationnaliste que d’autres.

Le GIEC ne dit pas qu’il nous faut opter pour la décroissance

Comme explique précédemment, le GIEC n’émet pas de recommandations. Ce faisant, il ne s’exprime pas directement sur le débat entre partisans de la décroissance comme solution à nos problèmes environnementaux et partisans du découplages, les premiers considérant qu’il faut réduire notre Produit Intérieur Brut, notre niveau de richesses nationales, pour régler nos problèmes environnementaux.

En revanche, le GIEC ne semble pas considérer la décroissance comme une voie réaliste. En effet, il n’établit pas un seul scénario de décroissance économique. Tous les scénarios SSP (Shared Socioeconomic Pathways – pour mieux comprendre ce concept, lisez cet excellent article) qui nous permettent de nous maintenir sous la barre des 1,5°C se font avec une croissance économique plus ou moins forte selon les scénarios étudiés.

Shared Socio-Economic Pathways and Global Income Distribution

Le chemin qui nous permettrait d’atteindre au plus vite les objectifs de l’accord de Paris, le SSP1, est d’ailleurs le deuxième scénario dans lequel la croissance économique est la plus forte. Tous les chemins menant plus ou moins vite à la neutralité carbone impliquent de multiplier de 3 à 10 fois le PIB mondial actuel. Des objectifs évidemment totalement à rebours du paradigme décroissant. Si ce ne sont que des modèles, et si des modèles alternatifs pourraient être développés, le GIEC l’affirme lui-même, cela illustre que la voie du découplage économique est considérée comme plausible par la communauté scientifique, et beaucoup plus sérieuse que celle de la décroissance mondiale.

Le GIEC dit que l’énergie nucléaire est une solution

Autre point d’accroc avec la doxa « écologiste » : le rôle idéal de l’énergie nucléaire dans le mix énergétique. En effet, ceux qui s’empressent de partager – sans les lire – les travaux du GIEC sont également souvent ceux qui critiquent le plus l’énergie nucléaire, pourtant bas-carbone. Mais que dit clairement le GIEC sur le sujet ? Si le dernier rapport publié n’évoque pas cette question (le rapport sur les solutions au changement climatique est attendu pour 2022), nous pouvons nous référer aux anciens travaux.

Dans une annexe en 2018, le GIEC avait étudié les émissions de dioxyde de carbone des différents modes de production énergétique. Voici le résultat :

En se basant sur la médiane des émissions sur cycle complet, c’est-à-dire en prenant en compte la construction des infrastructures, l’extraction des ressources etc, le GIEC attribue à l’énergie nucléaire la valeur de 12gCO2/Kwh. L’éolien terrestre est à 11gCO2/Kwh, l’éolien offshore à 12gCO2/Kwh, le photovoltaïque à 41gCO2/Kwh… le caractère bas-carbone de l’énergie nucléaire est pleinement reconnu.

Mais le GIEC creuse plus encore le sujet dans son rapport spécial de 2018. Quatre scénarios sont mis en valeur dans le résumé à l’intention des décideurs : P1, P2, P3 et P4. Dans tous ces scénarios, on fait a recours au nucléaire, entre +98 à +501% d’ici 2050

Le GIEC a également étudié en tout 85 scénarios. Ceux-ci ont pour objectif de limiter à l’horizon 2100 le réchauffement global à 1,5°C. En valeur médiane, la production nucléaire augmente de plus du double entre 2020 et 2050. Si certains scénarios ne se basent pas sur un recours massif au nucléaire, ceux-ci ne semblent pas être ceux privilégiés par l’organisation. Si là encore le GIEC ne fait pas de recommandation, il semble tout de même clairement se positionner en faveur de l’énergie nucléaire.

Conclusion

Le rapport du GIEC est dense, très dense. Il n’est pas à la portée de n’importe qui, et même le résumé à l’intention des décideurs, plus digeste, suppose du temps pour être pleinement étudié. Il est très probable que la plupart des responsables politiques et des influenceurs médiatiques qui l’ont diffusé n’aient même pas cherché à l’ouvrir, s’en tenant aux résumés de l’AFP dans un premier temps, puis de Reporterre…

Contre les caricatures qui en sont faites, pour expliquer clairement ce qu’il nous apprend, il me paraissait important d’écrire cet article. Mais le mieux pour comprendre le sujet reste encore de le lire. Si vous ne pouvez pas lire les presque 4000 pages du rapport en entier – et je confesse ne pas l’avoir lu en entier non plus – vous pouvez au moins lire son résumé à l’intention des décideurs, très complet. Une traduction française a même été réalisée par des internautes volontaires, autant en profiter !

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